Archives de catégorie : Coups de coeur

La nuit des Béguines

 

Aline Kiner nous entraîne à la découverte du béguinage royal de Paris, fondé par Saint Louis en 1310 où vivent des femmes pieuses mais laïques, indépendantes et solidaires.

Dans un Paris  empli de bruits assourdissants, à travers des rues malodorantes encombrées de charrettes et de spectacles sans cesse renouvelés, nous suivons les aventures  d’Ysabel, Ade et Maheut la rousse qui s’est enfuie de chez elle et ne souhaite pas être retrouvée. Ysabel a une grande connaissance des plantes et soigne les malades.  Ade, l’intellectuelle, une jeune veuve, accueille Maheut avec réticence.  Lors de l’exécution de Marguerite Porète, une béguine accusée d’hérésie et brûlée vive, elles rencontrent  Humbert, un franciscain et avec lui le fracas du monde pénètre dans le béguinage. Confiée à une béguine hors-les-murs, Jeanne du Faut, qui  tient boutique dans le quartier de la soie, Maheut échappera-t-elle à ses poursuivants ?

Avec talent l’auteur décrit  un univers rude mais où vivent en communauté des femmes qui travaillent et s’entraident, libres et joyeuses. A l’époque du procès des Templiers et de l’Inquisition, ces femmes libres finiront par inquiéter les autorités et viendra alors le temps de la nuit des béguines et leur disparition.

Ce récit très documenté, passionnant et divertissant, mêlant faits réels et fiction, nous offre une plongée saisissante dans le Moyen-Age.

 

LES BOURGEOIS

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Ces Bourgeois portent le nom de leur classe sociale. Alice Ferney nous raconte la trajectoire de cette famille — depuis la naissance d’Henri et de sa femme Mathilde à la fin du XIXe jusqu’à la vie quotidienne, de nos jours, des descendants de leurs dix enfants. Les garçons font de belles carrières, notamment dans l’armée, tandis que les femmes font des enfants.

Saga d’une famille catholique et conservatrice ? Pas tout-à-fait. C’est en historienne et en sociologue que l’auteur nous éclaire sur l’impact des grands événements du siècle sur la vie des Bourgeois, mettant en perspective leurs agissements et leurs choix. La famille, la fratrie, la place qu’on y occupe, la mort omniprésente sont autant de thèmes universels. Une remarquable leçon d’histoire et un beau roman où l’on voit comment on reste bourgeois envers et contre tout.

Alice Ferney nous entraine d’une écriture ciselée dans ce parcours du siècle, sans faire de ses personnages des héros mais avec une tendresse certaine.

LE SYMPATHISANT

Le sympathisant

Ce premier roman de Viet Thanh NGUYEN a obtenu de nombreux prix aux USA, dont le célèbre prix Pulitzer et le prix Edgar Poe. L’auteur met en scène la fin de la guerre du Vietnam à travers la confession d’un capitaine de l’Armée du Sud-Vietnam qui se présente dès la première phrase comme « un espion, une taupe, un agent secret ».

En avril 1975, Saïgon est en plein chaos. La chute est inévitable. Les américains évacuent en urgence leurs soldats et leurs alliés. Dans le dernier avion à fuir vers les Etats-Unis se trouve cet agent double qui luttera encore des années pour garder son identité secrète…

On ne lâche pas cette fresque historico-politique, à la fois roman d’espionnage et roman psychologique. L’auteur sait captiver le lecteur, réussissant à introduire des touches d’humour dans ce récit douloureusement réaliste et exempt de tout manichéisme.

 

Mourir est un enchantement

Mourir est un enchantement

Jeune femme marocaine, pédopsychiatre divorcée, élevant seule ses 2 fils, Sara vient d’apprendre qu’elle est atteinte d’une maladie grave. Dans ce moment suspendu de sa vie, elle regarde avec joie et sans aucune nostalgie des photos de famille, sorties au hasard d’un grand sac où elles gisent pêle-mêle.
C’est le prétexte pour transmettre à ses fils leur histoire familiale, et pour nous permettre de nous immiscer dans cette famille franco/maghrébine avec ses t

raditions humanistes qui empruntent à l’une et à l’autre culture.
En même temps qu’est racontée l’histoire de cette famille, inscrite dans son temps quelles que soient les générations, l’histoire récente du Maroc est esquissée — une histoire où la France reste très présente. Racontée par une femme moderne, c’est aussi l’histoire des femmes en général dont il s’agit.

Quoiqu’il s’agisse d’un très court roman d’une centaine de pages, l’auteur réussit à faire vivre ses personnages, tous très attachants.
Un roman lumineux et enchanteur, à l’écriture dense et poétique, qui mérite toute notre attention.

Le tour du monde du roi Zibeline

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Lorsque Jean-Christophe Rufin entend parler, lors d’un voyage en Pologne, de Maurice Auguste Beniowski, il est tout de suite passionné par le destin de cet aventurier, exilé en Sibérie et qui vogua sur tous les océans  jusqu’à Madagascar dont il deviendra  roi. Cette histoire, qu’il porte en lui depuis de nombreuses années, il va nous la raconter en  imaginant une rencontre entre Benjamin Franklin, le fameux Beniowski et sa compagne, la belle Aphanasie, la fille du Gouverneur du Kamchatka. A tour de rôle, à la mode des Mille et Une Nuits, ils vont lui raconter leur parcours aux incroyables péripéties avant d’en venir au motif de leur visite.

Ce jeune noble, élevé en Hongrie, a eu un précepteur français qui lui a fait découvrir Voltaire, Diderot et Rousseau. Il a fait la guerre, a été prisonnier et a été déporté en Sibérie où il rencontrera sa femme. Il s’enfuira  avec elle  par le Japon, la Chine et enfin la France où le roi le chargera d’une mission qui le conduira à Madagascar.

A travers ce roman historique qui est aussi une belle histoire d’amour, Rufin nous propose un témoignage sur une époque où l’on parcourait le monde en bateaux à voile et où les civilisations se découvraient avec curiosité, un monde où l’esprit de conquête n’était pas encore omniprésent. Auguste est un personnage attachant, plein d’énergie mais aussi de fraternité. Il nous invite à porter un regard différent sur le monde et ceux qui le gouvernent.

Ce personnage est tombé dans l’oubli mais son souvenir demeure très vivant. La Hongrie, la Pologne et la Slovaquie se disputent Beniowski au point de lui faire dresser des monuments à sa gloire à Madagascar où des rues portent encore son nom.

Je vous invite à embarquer avec lui pour un voyage qui vous réservera bien des surprises.

valet de pique

Andrew J. Rush est un auteur de romans policiers à succès qui publie aussi, sous le pseudonyme de « Valet de pique », des romans extrêmement violents, voire pervers. Personne, à part son éditeur, ne connaît l’identité du Valet de pique.
Jusqu’au jour où  Andrew  est accusé par une de ses voisines, une vieille femme un peu folle, d’avoir plagié ses romans à elle. Jusqu’au jour où la fille d’Andrew tombe par hasard sur un roman signé du Valet de pique, dans lequel elle reconnaît un épisode traumatisant de sa propre enfance.
Dès lors, son secret est menacé, ainsi que l’équilibre instable qu’il avait réussi à construire autour de sa double identité. Petit à petit, la personnalité inquiétante du Valet de pique tente de prendre le pouvoir sur Andrew Rush.

Sous l’apparence d’un divertissement qui démarre de façon légère, comme une parodie de thriller,  Joyce Carol Oates installe tout doucement un climat étrange, à la façon d’Edgar Poe. Avec beaucoup de subtilité, elle nous entraîne dans le marécage comme dit son personnage principal, c’est-à-dire dans les méandres de l’âme humaine. Et on retrouve ici les thèmes de prédilection de celle qui figure régulièrement parmi les lauréats du prix Nobel   : le thème du double, de l’identité flottante, de la folie. Il s’y ajoute ici une réflexion sous-jacente sur la création littéraire et sur le métier d’écrivain dont on découvre, justement, la face cachée assez peu reluisante.

C’est brillantissime, c’est drôle, surtout quand on sait que JC Oates publie, elle aussi, des romans policiers sous différents pseudonymes. Un vrai régal !

La ballade de l’enfant gris

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L’auteur, Baptiste BEAULIEU, est un jeune médecin généraliste qui signe avec La ballade de l’enfant gris  son troisième roman.

C’est l’histoire de Jo’, jeune interne en pédiatrie et de No’, un enfant de 7 ans atteint d’une maladie incurable. C’est aussi l’histoire de la maman, Maria, qui ne fait que de brèves apparitions à l’hôpital. Pourquoi ? Pour essayer de le découvrir, Jo part à sa recherche à Rome, puis à Jérusalem, sans se douter que ce périple va l’emmener sur les traces de sa propre vie.

Le sujet est grave mais ce livre n’est pas pessimiste. B. Beaulieu nous conte cette histoire émouvante avec beaucoup d’humanité, de délicatesse et d’humour. Les personnages sont attachants. Le récit, empreint de réalisme, est aussi plein de poésie. Il nous fait également réfléchir sur le jugement que l’on porte sur les autres car on ne connaît pas forcément ceux qui nous entourent et qui ont peut-être une part d’ombre en eux.

A découvrir absolument.

La Sonate à Bridgetower

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La Sonate à Kreutzer de Beethoven a-t-elle vraiment été dédiée au célèbre violoniste français Rodolphe Kreutzer ? Emmanuel Dongala, dont le dernier livre « Photo de groupe au bord du fleuve »  (élu meilleur roman français 2010 par la rédaction de LIRE) avait connu un succès mérité, découvre que cette sonate avait en réalité été écrite pour un jeune musicien aujourd’hui oublié qui s’appelait George Bridgetower, un mulâtre de père africain et de mère polonaise et c’est cette histoire peu commune qu’il nous invite à découvrir.

George Bridgetower a 9 ans lorsqu’il donne avec succès son premier concert à Paris, au Concert Spirituel aux Tuileries. Son père, Frederick de Augustus de Bridgetower, flamboyant personnage, est prêt à tout pour que son fils triomphe à l’instar du jeune Mozart. Arrivés dans la capitale en avril 1789 ils la quitteront après la prise de la Bastille pour se réfugier à Londres. Après maintes péripéties le talent de George sera reconnu et le Prince de Galles prendra le jeune violoniste sous sa protection après avoir fait expulser son père pour son inconduite et ses prises de position en faveur des droits des Noirs. A l’âge de 24 ans, en pleine possession de son talent, George ira revoir sa mère à Dresde et de là il gagnera Vienne où il rencontrera Beethoven qui composera pour lui sa fameuse « Sonata mulattica ».

 Emmanuel Dongala nous plonge avec ce récit dans le monde des Lumières car George va côtoyer des musiciens renommés comme Haydn et Haëndel  mais aussi Condorcet, Lavoisier sans parler du Chevalier de Saint George, d’Alexandre Dumas, de Jefferson ou Olympe de Gouge et Théroigne de Méricourt. Une fresque historique pleine d’érudition, une belle aventure où se mêlent musique, révolte et découvertes scientifiques. Un bonheur de lecture.

Tropique de la violence

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Voici Mayotte, le 101ème département français, situé dans le canal du Mozambique, une île qui ensorcelle par la beauté de ses lagons et de sa végétation luxuriante aux parfums d’hibiscus roses et de frangipaniers.

 Natacha Appanah nous révèle l’envers du décor en entrelaçant le destin de cinq personnages qui prennent tour à tour la parole qu’ils soient vivants ou morts. Stéphane, travailleur humanitaire en ONG, Sébastien, policier humaniste et Marie jeune infirmière qui a suivi son époux comorien. Celui-ci la quittera car elle ne peut avoir d’enfant mais elle adoptera et élèvera avec amour Moïse, personnage central du roman, ce bébé abandonné par sa mère à cause de ses yeux vairons. A l’adolescence Moïse se révolte lorsqu’il apprend la vérité sur ses origines et, à la mort brutale de Marie, il perd pied. Il tombe alors sous la coupe de Bruce, un jeune tyran de quinze ans qui règne en maître avec sa bande de voyous sur le bidonville au nom évocateur de Gaza : il se drogue, il est confronté à la misère et aux humiliations mais il n’oublie pas les jours heureux de son enfance et il apprendra à se battre parce qu’il n’a plus rien à perdre sinon la vie.

A travers cette histoire simple et tragique, l’auteure évoque, dans un style fluide, sensuel et coloré tout ce qui est au cœur même de notre monde confronté aux migrations et à l’identité. Il faut lire ce livre pour comprendre une jeunesse livrée à elle-même et la complexité des destins qui s’y croisent.

Natacha Appanah est mauricienne et journaliste et elle vit à Paris depuis 1998.

Voici venir les rêveurs

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Jende Jonga rêve … il veut quitter son village de Limbé au Cameroun et son rêve à lui c’est l’Amérique, celle qu’il a entrevue dans les films, à la télévision. Il s’embarque avec un visa touristique. Winston, un cousin, l’aide à trouver un emploi de chauffeur chez un banquier de Lehman Brothers. Il fait venir sa femme et son fils et ils s’installent à Harlem. Neni suit des études pour devenir pharmacienne, leur rêve semble se réaliser.

La chute de Lehman Brothers est dans l’air et Jende, en conduisant Clark, son patron, surprend bien des conversations. Il est médusé aussi par le comportement de cette famille si riche : le père n’a guère de temps pour sa famille, la mère sombre dans la solitude et l’alcoolisme et Vince, le fils aîné, quitte ses études pour aller méditer en Inde. Pour obtenir leur « Green Card », Jende et Neni s’en remettent à un avocat spécialiste du droit de l’immigration. Mais Jende perd son emploi ce qui va compliquer les démarches  et peu à peu l’African Dream va remplacer l’American Dream.

Le charme du livre vient de ce regard décalé, de cette confrontation entre le monde des nantis et celui des sans-papiers. La précarité semble même apporter plus de joie de vivre malgré les difficultés innombrables.

Imbolo Mbue a 33 ans comme ses personnages et, comme eux, elle est venue de Limbé en 1998 pour ses études, elle vit à Manhattan. Elle nous parle du rêve américain à une époque où le rêve d’Obama rejoint celui des héros du roman. Elle explore leurs parts d’ombre et de lumière  avec une écriture pleine de fraîcheur et d’énergie et nous offre un roman plein de générosité et d’empathie sur le choc des cultures et les désenchantements de l’exil : et si le bonheur était ailleurs ? Un roman agréable à lire.