Archives de catégorie : Coups de coeur

A LA LIGNE

Il s’agit d’un premier roman — magistral — sur un sujet à priori peu porteur : le travail a la chaîne ou plutôt, comme on dit maintenant, à la ligne.
Arrivé en bretagne pour y suivre sa femme, l’auteur-narrateur, éducateur spécialisé, ne trouve d’autre travail que celui d’intérimaire dans une usine. D’abord dans une usine de conserverie de poissons, puis dans un abattoir.
Jour après jour, le narrateur nous relate avec minutie les gestes répétitifs, le bruit, l’isolement, la souffrance du corps qu’on doit surmonter, la fatigue qui oblige chacun, à la pause, à se concentrer sur son café et sa cigarette.

Comment survivre dans un tel contexte ? En laissant vagabonder sa pensée au gré des associations qui vous viennent, en chantant, en évoquant des textes aimés ou des poèmes.
Et il y a surtout la femme aimée, le chien Pokpok et la fraternité ouvrière.

L’écriture de ce texte est pour beaucoup dans l’attrait qu’il exerce. Tour à tour distancié, coléreux, drôle, le texte en vers libres aère, en allant à la ligne à chaque phrase, ce qui serait autrement insupportable.

Une très belle réussite d’écriture.

Dans l’ombre du brasier

Paris, printemps 1871. Les troupes régulières — obéissant au gouvernement de Thiers, réfugié à Versailles depuis le début de l’insurrection populaire — mettent le siège devant la capitale avant de s’en emparer dans un bain de sang. C’est dans les dix derniers jours de cette utopie sociale que se déroule le roman, durant cette « semaine sanglante » de la Commune de Paris qui voit s’opposer une armée de métier à la Garde nationale, moins nombreuse, mal équipée, mal commandée.
Au cœur de ce chaos, profitant de la désorganisation, des jeunes filles sont enlevées pour servir de modèle à des photos pornographiques qui seront vendues à des amateurs. Antoine Roques, relieur nommé inspecteur, tente de faire ce pourquoi il a été nommé : poursuivre les criminels.
Cette intrigue policière sert de prétexte à Hervé LE CORRE pour écrire une grande fresque historique qu’il nous fait vivre en suivant les pas de trois héros, trois soldats de la garde nationale : le sergent Nicolas LE BELLEC, LE ROUGE, colosse aux cheveux roux et ADRIEN apprenti boucher.
Sous les bombardements et les incendies qui détruisent peu à peu la ville, défendant rue après rue derrière des barricades inefficaces, ils vont résister tout en sachant leur défaite inéluctable.

De nombreux personnages lumineux vont leur venir en aide car la fraternité domine chez ces insurgés.
La force de ce roman tient au fait que le lecteur est réellement plongé au sein de la bataille dans un cauchemar d’où seuls quelques-uns survivront.

Ne m’appelle pas Capitaine

 

Haïti, Port-au-Prince. Deux quartiers que tout oppose : Montagne noire et son ghetto de riches blancs où les « bruns-pêche » sont tout juste tolérés ; et Morne dédé, quartier pauvre et déshérité.
Quand on habite le premier et qu’on est une femme, il faut un minimum de non-conformisme pour décider de faire des études. C’est ce qu’a fait Aude, apprentie journaliste.
« Enquêter sur des faits, des dates, dans un milieu inconnu » est le sujet de l’article qu’elle doit rédiger. Conseillée par son oncle, non conformiste de la génération précédente, elle choisit d’aller interviewer   Capitaine. Celui-ci habite le Morne dédé, là où une femme blanche dans une voiture neuve est d’emblée remarquée, surtout lorsqu’elle s’adresse à eux maladroitement. Pour la première fois, en effet, ces étrangers que Aude côtoie ne sont pas ses domestiques mais ses égaux.
Capitaine, vieil homme ayant vécu dans ce quartier sous la dictature des Duvalier et maître en arts martiaux, avait rêvé de transformer sa maison en un lieu d’apprentissage pour que revive ce lieu déshérité. Il ne vit plus que dans le ressassement du passé.
Chacun poursuit un temps son monologue, puis leurs voix vont se rejoindre et Aude va s’ouvrir à ces « autres » en même temps qu’elle se découvre elle-même.
Dans une écriture qui alterne les styles de narration en fonction des personnages, Lyonel Trouillot nous offre un récit humaniste, vivant et plein d’espoir.

J’ai couru vers le Nil

Dernier roman de cet écrivain égyptien, il  nous transporte en 2011 à l’époque de la Révolution sur la place Tahir.

Ce roman choral est une véritable plongée dans la société égyptienne.Poids de la religion dans la vie politique et sociale, importance de la corruption, manipulation de l’opinion…A travers les actions et les destins d’une galerie de personnages nous vivons les espoirs puis assistons à la violence des répressions. Emouvant, bouleversant, ce livre terrible a été interdit en Egypte.  A lire de toute urgence.

LES FRERES LEHMAN

L’histoire, sur quatre générations, d’une fratrie de juifs allemands, arrivés aux États-Unis à la fin du 19e siècle et fondateurs de la fameuse banque Lehman Brothers. Celle-là même qui fit faillite et fut à l’origine de la crise mondiale de 2008.

Histoire familiale, histoire du capitalisme américain, peinture du judaïsme libéral américain. Ce pavé de 800 pages se lit facilement grâce à la forme d’écriture utilisée et à l’humour permanent.

LE ROI CHOCOLAT

Le roi chocolat est l’inventeur du BANANIA qui a régalé des générations d’enfants. Quoique tout soit vrai dans cette histoire, ne vous attendez pas à une biographie : c’est un vrai roman.
En 1910 Victor, un journaliste, est envoyé en reportage en Argentine pour couvrir l’événement qu’est l’inauguration du « teatro colon » à Buenos aires. Son voyage de retour va être mouvementé puisqu’il va être obligé de séjourner chez les derniers aztèques survivants. C’est là qu’ il va découvrir la boisson du Dieu Quetzalcóatl.
Manipulé par des trafiquants d’armes, il va ensuite se retrouver au milieu de la révolution mexicaine dont il ne pourra s’échapper que grâce à un des premiers aéroplanes.

De retour en France il réussit à reconstituer la boisson aztèque et abandonne le journalisme. 1914 arrive. Sa petite usine de fabrication de choco/banane marche bien. Il obtient de pouvoir transporter son produit jusqu’aux lignes de front et il arrive dans les tranchées des tirailleurs sénégalais ……

Ecrit dans un style qui fait penser aux romans du XIX siècle, au-delà de l’histoire rocambolesque de cet inventeur, c’est une peinture du début du XX siècle que nous dresse avec talent l’auteur. Précipitez-vous !

LA REVOLTE

Après  Le roi disait que j’étais diable  (2014), Clara Dupond-Monod signe avec La Révolte  le retour d’Aliénor d’Aquitaine qui fut tour à tour reine de France et reine d’Angleterre.

Richard Cœur de Lion, le fils préféré  et d’autres voix multiples évoquent la vie tumultueuse de cette femme cultivée et indomptable. Aliénor  a osé répudier son premier mari, le roi de France Louis VII pour épouser Henri Plantagenêt, roi d’Angleterre. Cependant se sentant bridée et humiliée et voulant défendre ses terres d’Aquitaine elle n’hésite pas à ordonner à ses fils d’aller renverser leur père : guerre d’une reine et mère espérant vengeance par le bras de son fils aimant et fidèle, guerre de Richard Cœur de Lion, duc d’Aquitaine, roi d’Angleterre guerroyant pour la chrétienté en Orient.

Ce roman historique bien documenté nous est conté dans une très belle langue. On se laisse emporter par la poésie du texte, le bruit et la fureur des batailles. Aliénor perdra cette guerre  mais elle sortira grandie de ses années de prison et vivra plus de 80 ans. L’Empire d’Henri, lui, s’est effondré mais, à Fontevraud où elle repose, la statue de son gisant, un livre dans les mains, porte témoignage :

« Les temps retiendront les pages que j’ai fait écrire. J’ai nourri, abrité, encouragé les poètes. Je leur ai commandé des histoires qui me survivront, comme on lâche un oiseau… »

 

LE MONARQUE DES OMBRES

Comme dans tous ses livres, Cercas nous parle de l’histoire de son pays.

Qui est Manuel Mena? Mort à 19 ans, tué au cours de la bataille de l’Ebre, en 1938 à la fin de la guerre civile espagnole, ce fervent phalangiste est le grand oncle de Javier Cercas. L’écrivain a longtemps rejeté l’idée d’écrire sur lui tout en rassemblant des documents. C’est une parenté encombrante.Finalement, il a changé d’avis et se confronte au passé franquiste de sa famille.

Ce livre est une enquête sur son grand oncle, l’oncle adoré de sa mère, un héros légendaire pour la famille. Pour comprendre il va interroger les Anciens, collecter des anecdotes, consulter des documents, vérifier les dates , les lieux, interroger les photos.Il veut reconstituer son parcours, nous livre des faits bruts, refuse l’imagination, ne juge pas, il recherche la vérité.

C’est aussi une réflexion, il nous livre ses doutes, ses incertitudes. Il s’interroge sur l’engagement, sur la responsabilité, sur le Bien, le Mal. Roman plein de sensibilité et d’humanité, à lire sans hésiter.

 

HÔTEL WALDHEIM

A Davos, lors d’un de ses séjours avec sa tante à l’hôtel Waldheim où il passe de paisibles vacances, se déroule un huis clos qui n’est pas sans rappeler « La Montagne magique » de Thomas Mann. De sympathiques joueurs d’échec se croisent. Le jeune Jeff Valdera n’a-t-il été qu’un pion sur l’échiquier Est-Ouest au temps de la guerre froide ? C’est ce que tente de lui faire croire, à l’âge adulte, une femme à la recherche de son père qui avait fui la RDA et disparu
Un roman historique à suspense, mais aussi un travail sur la « reconstruction » des souvenirs pour ce jeune homme de 16 ans qui n’avait rien vu venir.

LÀ OÙ LES CHIENS ABOIENT PAR LA QUEUE

Comme beaucoup de familles antillaises, la famille Ezechiel a quitté la Guadeloupe pour la métropole dans les années soixante, croyant laisser la misère derrière elle. Hélas ! Antoine, la tante, Lucinde, sa sœur et Petit-Frère, le père de la narratrice, évoquent pour celle-ci leur enfance, leurs difficultés voire leurs traumatismes, et leurs espoirs plus ou moins déçus.

Ce récit fictionnel donne les codes de la société antillaise et témoigne de sa complexité dans un contexte marqué par le colonialisme et les émeutes de 1967. Sans prétention – au bon sens du terme —, plein de sensibilité, il est écrit dans une langue poétique et imagée, truffée d’expressions créoles parfaitement compréhensibles. À découvrir sans tarder.