Archives de catégorie : Coups de coeur

LA PENINSULE AUX 24 SAISONS

Est-ce le besoin de s’éloigner de la vie trépidante de la ville de Tokyo, d’oublier le chagrin ressenti après le suicide de Nanako, son amie très chère … la motivation de la narratrice reste floue. Elle choisit, pour se ressourcer, de passer une année dans un lieu qu’elle fréquentait petite et où elle a fait construire une maison aux bords des falaises de la presqu’île de Shima, près de Nagoya.

Mayumi Inaba nous raconte une vie en communion avec la nature. Ici sur le calendrier chaque mois est divisé en deux avec une couleur différente, indiquant les particularités des vingt-quatre saisons de l’année et ce qu’il convient de faire. Nous suivons la narratrice au cours de ses promenades sereines dans une nature où elle découvre avec bonheur le bruit poétique de la chute des feuilles et le spectacle des lucioles illuminant le marais. Le vent et les fleurs sont personnifiés, la forêt où abondent azalées et rhododendrons sourit et c’est avec émerveillement parfois que nous suivons cette vie en symbiose avec la nature.

A la fin de son année aux vingt-quatre saisons, la narratrice retourne à Tokyo avec son chat mais elle sait qu’elle reviendra près des falaises de Shima pour ne plus repartir.

Inaba Mayumi (1950 – 2014) a reçu le grand prix Tanizaki pour ce roman.

My absolute darling

 

Les critiques littéraires aux Etats-Unis ne tarissent pas d’éloges pour ce premier livre de Gabriel TALLENT.

Absolute, darling …. deux mots qui résument cette histoire hors norme. L’héroïne du roman, âgée de 14 ans, s’appelle Julia mais tout le monde la surnomme Turtle. Sa  mère a disparu et elle vit seule avec son père dans une maison à l’abandon perchée sur une falaise au nord de la Californie, éloignée de la plage par une jungle de sumacs et des marécages. Elle va au collège, son seul lien social, mais la plupart du temps elle passe ses journées à démonter, nettoyer et remonter son fusil et son pistolet et à courir dans la forêt où elle se ressource. Une vie de liberté dans la nature pourrait-on croire mais Turtle est une jeune fille dominée par son père, un homme intelligent et abusif persuadé que le monde court à sa perte. Adepte du mouvement survivaliste, persuadé qu’une catastrophe écologique est proche, il élève sa fille à la dure. Turtle se mure dans sa carapace jusqu’au jour où elle rencontre deux garçons de son âge perdus dans la forêt. Entraînée à survivre dans des éléments hostiles elle leur vient en aide et cette rencontre va lui donner envie d’échapper à l’emprise de son père. C’est le début d’un combat qu’elle remportera mais dont elle ne sortira pas indemne.

Aux descriptions précises et vivantes de la nature omniprésente succèdent les états d’âme de Turtle écartelée entre son amour pour Martin, ce père qui l’étouffe et la violente et la conscience qu’elle doit s’en émanciper pour survivre. Le récit prend peu à peu les allures d’un thriller qui ne laisse pas  de répit au lecteur. L’écriture est puissante, précise et nous plonge dans des scènes à couper le souffle mais sans voyeurisme ni complaisance.

My absolute darling, superbement traduit par Laura Derajinski,  est un roman prodigieux, un roman coup de poing. On y retrouve la fascination des américains pour les armes à feu,  la conscience du problème écologique, la domination des femmes … un livre qui ne laisse personne indifférent.

La belle n’a pas sommeil

 

Pas facile de trouver la bouquinerie d’Antoine !

Celle-ci est en effet perdue au milieu de la forêt  dans une grange sur la presqu’île du Médoc. Antoine y mène une vie tranquille et solitaire entre la tendresse de Marie la boulangère, la camaraderie de Marco, le garde-chasse, Jonas, l’homme des bois et Inès la petite rom. Il recouvre des livres anciens pour subsister car sa bouquinerie, seulement accessible par un chemin de terre,  est très peu fréquentée sauf par une certaine Mme Wong qui lui apporte des livres à réparer.

Dans ce décor bucolique et forestier voici que déboule Lorraine, une conteuse professionnelle itinérante qui loue la maison voisine … La jeune et lumineuse Lorraine, fantasque et imprévisible, va-t-elle bousculer la vie d’Antoine ?

Eric Holder nous conte cette idylle saisonnière avec finesse et sens de l’observation. Charmé par ce bref roman plein de poésie et de fantaisie, vous aurez peut-être du mal à quitter ces personnages marginaux  et attachants.

La conquête des îles de la terre ferme

Après l’art de la guerre, prix Goncourt 2011, Alexis Jenni nous entraine dans une extraordinaire épopée : celle d’Hernan Cortez et de sa découverte d’un continent et d’un empire incroyable au Mexique.
C’est par l’intermédiaire de Juan de Luna, personnage qui fait partie des conquistadors, qu’Alexis Jenni, dans un style fluide et coloré, va nous la raconter.

Au soir de sa vie, cherchant à comprendre ce qui s’est passé, Juan de Luna se souvient. Jeune hidalgo pauvre d’Estrémadure, il entre au couvent mais doit en partir après s’être laissé séduire par une femme. Il se rend à Séville, où le mari de sa maitresse lui donnera le choix entre la mort et l’embarquement. Il embarque donc sur un bateau qui l’amène à Cuba où il fait la connaissance d’Hernan Cortez. En février 1519, Cortez recrute une armée de 500 hommes dont fait partie Juan, qui devient son secrétaire.

Ce récit, qui commence dans la quête de soi, le désir d’aventures et l’innocence de ce jeune hidalgo, bascule dans l’horreur avec la progression des conquistadors vêtus d’armures brillantes et accompagnés de leurs chevaux et de leurs chiens. Les exactions, les massacres – de part et d’autre – sont des faits connus mais ils sont d’autant plus violents que nous les vivons de l’intérieur.

Astucieusement construit, très bien documenté, merveilleusement écrit, rendant vivante la description de l’Espagne du XVI siècle, le péril des voyages sur mer, les combats et la vie des soudards au repos, ce livre est une réflexion lucide sur le pouvoir, la cupidité, l’humiliation et la disparition d’une civilisation. Il est aussi violent que l’a été la conquête.

Gabriële

C’est à la recherche de leur arrière grand-mère que partent les deux sœurs Berest : Gabriële Buffet, décédée en 1985 à l’âge de 104 ans, qui fut l’épouse de Francis Picabia.
Qu’aurait fait de sa vie cette musicienne indépendante, élève de Vincent DINDY qui avait ensuite entrepris des études de composition à Berlin et que son maître de musique trouvait prometteuse, si……

Sa vie bascule en 1908 quand son frère amène à la table familiale un peintre insouciant, passionné de belles voitures. C’est d’abord une attirance intellectuelle qui les réunit et qui persistera tout au long de leur vie maritale et au-delà de leur séparation. Leur relation est avant tout au service de l’art, passion qu’ils vont partager et défendre et qui permettra à Picabia de passer de la peinture impressionniste à la peinture d’avant-garde telle qu’il la révèlera aux Etats- unis.
L’exclusivité de cette passion laisse peu de places aux enfants qui naissent. Ils sont considérés comme des obstacles et éloignés. De nombreux artistes vont partager leur vie, notamment Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire.

Belle peinture d’une femme de son temps où, quels que soient son indépendance, son originalité et ses talents, on finit par s’effacer devant ceux de son conjoint, et où l’on met son intelligence au service des productions masculines.
Au-delà de Gabriële, on s’immerge dans les courants artistiques du début du XXe siècle et on découvre les facettes intimes d’artistes dont on ne connaissait que les œuvres.

L’art de perdre

Une saga familiale qui débute en Kabylie dans les années 30 et se termine à Paris, de nos jours, avec Naima. Celle-ci connait peu de choses sur sa famille paternelle. Ali, son grand père, devenu riche grâce à la culture et au commerce des olives et ancien harki, a disparu avant qu’elle ne se pose des questions. Sa grand-mère Yema ne parle qu’arabe, langue inconnue de Naima. Hamid son père, honteux de son père, tait l’histoire familiale.

Ali, Hamid, Naima : trois générations d’une famille séparée culturellement par les conséquences de la guerre de libération de la colonisation. Pour Ali et sa famille, l’exil forcé, la perte d’identité, l’invisibilité dans les camps de harkis avant de se retrouver dans un HLM normand. Pour Naima, la barrière de la langue et de la culture.

A l’issue de ce retour aux sources familiales, Naima s’autorisera enfin à être elle-même.

Ce roman évoque avec subtilité et émotion les destins brisés par l’Histoire ­— l’exil, le déracinement, le lourd poids de l’héritage familial mais aussi la force de l’amour filial. Si on ajoute à cela l’élégance de l’écriture d’Alice ZENITER, on comprend que ce livre ait reçu le prix des lycéens 2017.

SUMMER

Summer est le prénom d’une jeune fille qui, un jour d’été au cours d’un pique nique au bord du lac, disparaît. Et chacun de se perdre en conjectures…

Vingt-quatre ans après cette disparition non résolue, son frère Benjamin, maintenant âgé de 38 ans, est envahi au détour d’une crise d’angoisse par le fantôme de sa sœur, au point de ne plus pouvoir vivre normalement. Aidé par son médecin, il va s’interroger sur l’omerta qui a entouré cette disparition – laquelle lui occasionne des cauchemars récurrents liés au lac.

Le lac Léman est en effet le troisième personnage du roman. C’est près de lui qu’habite la famille. Le récit va remonter aux circonstances de ce drame et nous plonger dans la vie de cette famille modèle et mondaine. A travers les flashbacks qui assaille le narrateur, le lecteur découvre les relations entre les différents protagonistes de la famille. Et sera confronté en même temps que le narrateur à la révélation du secret de famille, séisme intérieur pour Benjamin.

Quant au lac, personnage à la beauté fascinante, les descriptions poétiques qu’en donne Monica SIEBOLO donnent envie de s’y plonger.

Jeu blanc

De Richard Wagamese, nous avions aimé Les étoiles s’éteignent à l’aube. Jeu blanc est le second roman traduit en français de cet auteur canadien amérindien. Comme lors du précédent roman, il nous parle du peuple indien à travers l’histoire du jeune Saul Indian Horse.

Celui-ci est un jeune indien Ojibwé, élevé dans sa famille loin de la « civilisation ». Les saisons, la pêche et la chasse rythment la vie du clan. Mais cette vie idyllique n’a qu’un temps et Saul, comme d’autres jeunes indiens, se retrouve dans un pensionnat religieux où tout est fait pour lui faire oublier leurs origines. Saul a un don pour le hockey sur glace, sport national en plein essor. Il participe si brillamment à des matchs entre indiens qu’il est pressenti pour jouer au niveau national. Mais être le seul indien au sein d’une équipe blanche sera douloureux.

En peu de pages, WAGAMESE réussit un récit poignant, attachant et émouvant. Pour un peu, il nous ferait aimer le hockey. On retrouve la langue fluide et poétique qui nous avait tant séduits dans son précédent roman.

DANS LA FORET

Le monde tel qu’il était n’existe plus. Pas d’explosion nucléaire, pas d’invasions, juste une usure du monde d’avant, plus d’électricité, plus d’essence, la civilisation disparaît …. Nell et Eva (17 et 18 ans) sont recluses dans  leur  maison en bordure de la forêt de Redwood en Californie. Les nouvelles du monde extérieur leur parviennent assourdies, elles vont devoir tout réinventer pour survivre.

Jean Hegland nous propose un roman simple, un récit initiatique à travers le journal de Nell, un récit qui nous parle immédiatement. Nous nous identifions à ces jeunes filles qui  se retrouvent livrées à elle-même, sans mère puis sans père. Elles devront renoncer à leurs rêves (entrer à Harvard, devenir danseuse) et réinventer leur vie au quotidien. La forêt peut les nourrir, les soigner, les protéger, cette découverte est magnifiquement décrite dans ce livre. On sent, on voit, on respire les plantes tant les descriptions sont précises. Jour après jour Nell et Eva vont apprendre à prolonger leurs maigres stocks de nourriture, à faire pousser des graines, à se chauffer, se soigner et se défendre contre les animaux sauvages et les prédateurs humains. Quand tout espoir de retrouver le monde d’autrefois se sera évanoui, c’est vers la forêt qu’elles se tourneront pour trouver une nouvelle vie.

Paru il y a vingt ans aux Etats-Unis, ce récit reste cependant d’actualité et nous incite à une remise en question des modes de consommation immodérée qui mettent chaque jour un peu plus notre monde en péril. « Dans la forêt » est un roman d’aventures, un huis clos qui explore la relation entre deux sœurs. Ecrit dans un style vivant et vivifiant c’est un livre avec lequel on peut vivre, le lire, le relire et le faire découvrir pour partager nos émotions, un très beau livre.

 

 

LES HUIT MONTAGNES

 

Les parents de Pietro louent une maison pour leurs vacances d’été au Val d’Aoste, à Grana afin  de revivre leurs souvenirs de jeunesse. Le père, taciturne et autoritaire entraine son fils sur les sentiers de randonnée, toujours plus haut, jusqu’aux glaciers. Pietro fait la connaissance de Bruno un garçon de son âge qui vit dans les alpages l’été. Les deux enfants ont en commun une relation difficile avec leurs pères. Une amitié indélébile naitra entre le citadin et le  montagnard. Ils s’apprivoisent et partagent les secrets des torrents où se nichent les truites et les montées vers les sommets.  En  grandissant ils s’éloignent l’un de l’autre mais lorsque Pietro revient à Grana après vingt ans d’absence, leurs souvenirs d’enfance sont intacts et leur amitié toujours aussi forte.

Ce récit intimiste raconté à la première personne du singulier, dans un style simple et poétique, est une histoire poignante d’initiation, d’amitié, de filiation mais aussi et encore plus une déclaration d’amour à la montagne. Nous marchons à côté des enfants, savourant le pouvoir d’attraction de la montagne et son message d’initiation : la vie elle-même n’est-elle pas une randonnée vers l’inconnu ? Parfois on abandonne le sentier pour atteindre une crête « juste pour le plaisir de découvrir ce qu’il y a de l’autre côté. » Des années durant le petit Milanais reviendra au village de Grana pour repartir et ressentir à nouveau la nostalgie des cimes.

Ce roman a obtenu le prix Strega 2017 (sorte de Goncourt italien).

À l’image de Pietro, héros des “Huit montagnes”, Paolo Cognetti a passé les étés de son enfance et de son adolescence  en montagne, et c’est là qu’à trente ans, tournant le dos à la ville, il a renoué avec la liberté et avec l’inspiration, un épisode de sa vie qu’il a raconté dans son carnet de montagne « Le Garçon sauvage ».