Archives de catégorie : Coups de coeur

J’ai couru vers le Nil

Dernier roman de cet écrivain égyptien, il  nous transporte en 2011 à l’époque de la Révolution sur la place Tahir.

Ce roman choral est une véritable plongée dans la société égyptienne.Poids de la religion dans la vie politique et sociale, importance de la corruption, manipulation de l’opinion…A travers les actions et les destins d’une galerie de personnages nous vivons les espoirs puis assistons à la violence des répressions. Emouvant, bouleversant, ce livre terrible a été interdit en Egypte.  A lire de toute urgence.

LES FRERES LEHMAN

L’histoire, sur quatre générations, d’une fratrie de juifs allemands, arrivés aux États-Unis à la fin du 19e siècle et fondateurs de la fameuse banque Lehman Brothers. Celle-là même qui fit faillite et fut à l’origine de la crise mondiale de 2008.

Histoire familiale, histoire du capitalisme américain, peinture du judaïsme libéral américain. Ce pavé de 800 pages se lit facilement grâce à la forme d’écriture utilisée et à l’humour permanent.

LE ROI CHOCOLAT

Le roi chocolat est l’inventeur du BANANIA qui a régalé des générations d’enfants. Quoique tout soit vrai dans cette histoire, ne vous attendez pas à une biographie : c’est un vrai roman.
En 1910 Victor, un journaliste, est envoyé en reportage en Argentine pour couvrir l’événement qu’est l’inauguration du « teatro colon » à Buenos aires. Son voyage de retour va être mouvementé puisqu’il va être obligé de séjourner chez les derniers aztèques survivants. C’est là qu’ il va découvrir la boisson du Dieu Quetzalcóatl.
Manipulé par des trafiquants d’armes, il va ensuite se retrouver au milieu de la révolution mexicaine dont il ne pourra s’échapper que grâce à un des premiers aéroplanes.

De retour en France il réussit à reconstituer la boisson aztèque et abandonne le journalisme. 1914 arrive. Sa petite usine de fabrication de choco/banane marche bien. Il obtient de pouvoir transporter son produit jusqu’aux lignes de front et il arrive dans les tranchées des tirailleurs sénégalais ……

Ecrit dans un style qui fait penser aux romans du XIX siècle, au-delà de l’histoire rocambolesque de cet inventeur, c’est une peinture du début du XX siècle que nous dresse avec talent l’auteur. Précipitez-vous !

LA REVOLTE

Après  Le roi disait que j’étais diable  (2014), Clara Dupond-Monod signe avec La Révolte  le retour d’Aliénor d’Aquitaine qui fut tour à tour reine de France et reine d’Angleterre.

Richard Cœur de Lion, le fils préféré  et d’autres voix multiples évoquent la vie tumultueuse de cette femme cultivée et indomptable. Aliénor  a osé répudier son premier mari, le roi de France Louis VII pour épouser Henri Plantagenêt, roi d’Angleterre. Cependant se sentant bridée et humiliée et voulant défendre ses terres d’Aquitaine elle n’hésite pas à ordonner à ses fils d’aller renverser leur père : guerre d’une reine et mère espérant vengeance par le bras de son fils aimant et fidèle, guerre de Richard Cœur de Lion, duc d’Aquitaine, roi d’Angleterre guerroyant pour la chrétienté en Orient.

Ce roman historique bien documenté nous est conté dans une très belle langue. On se laisse emporter par la poésie du texte, le bruit et la fureur des batailles. Aliénor perdra cette guerre  mais elle sortira grandie de ses années de prison et vivra plus de 80 ans. L’Empire d’Henri, lui, s’est effondré mais, à Fontevraud où elle repose, la statue de son gisant, un livre dans les mains, porte témoignage :

« Les temps retiendront les pages que j’ai fait écrire. J’ai nourri, abrité, encouragé les poètes. Je leur ai commandé des histoires qui me survivront, comme on lâche un oiseau… »

 

LE MONARQUE DES OMBRES

Comme dans tous ses livres, Cercas nous parle de l’histoire de son pays.

Qui est Manuel Mena? Mort à 19 ans, tué au cours de la bataille de l’Ebre, en 1938 à la fin de la guerre civile espagnole, ce fervent phalangiste est le grand oncle de Javier Cercas. L’écrivain a longtemps rejeté l’idée d’écrire sur lui tout en rassemblant des documents. C’est une parenté encombrante.Finalement, il a changé d’avis et se confronte au passé franquiste de sa famille.

Ce livre est une enquête sur son grand oncle, l’oncle adoré de sa mère, un héros légendaire pour la famille. Pour comprendre il va interroger les Anciens, collecter des anecdotes, consulter des documents, vérifier les dates , les lieux, interroger les photos.Il veut reconstituer son parcours, nous livre des faits bruts, refuse l’imagination, ne juge pas, il recherche la vérité.

C’est aussi une réflexion, il nous livre ses doutes, ses incertitudes. Il s’interroge sur l’engagement, sur la responsabilité, sur le Bien, le Mal. Roman plein de sensibilité et d’humanité, à lire sans hésiter.

 

HÔTEL WALDHEIM

A Davos, lors d’un de ses séjours avec sa tante à l’hôtel Waldheim où il passe de paisibles vacances, se déroule un huis clos qui n’est pas sans rappeler « La Montagne magique » de Thomas Mann. De sympathiques joueurs d’échec se croisent. Le jeune Jeff Valdera n’a-t-il été qu’un pion sur l’échiquier Est-Ouest au temps de la guerre froide ? C’est ce que tente de lui faire croire, à l’âge adulte, une femme à la recherche de son père qui avait fui la RDA et disparu
Un roman historique à suspense, mais aussi un travail sur la « reconstruction » des souvenirs pour ce jeune homme de 16 ans qui n’avait rien vu venir.

LÀ OÙ LES CHIENS ABOIENT PAR LA QUEUE

Comme beaucoup de familles antillaises, la famille Ezechiel a quitté la Guadeloupe pour la métropole dans les années soixante, croyant laisser la misère derrière elle. Hélas ! Antoine, la tante, Lucinde, sa sœur et Petit-Frère, le père de la narratrice, évoquent pour celle-ci leur enfance, leurs difficultés voire leurs traumatismes, et leurs espoirs plus ou moins déçus.

Ce récit fictionnel donne les codes de la société antillaise et témoigne de sa complexité dans un contexte marqué par le colonialisme et les émeutes de 1967. Sans prétention – au bon sens du terme —, plein de sensibilité, il est écrit dans une langue poétique et imagée, truffée d’expressions créoles parfaitement compréhensibles. À découvrir sans tarder.

LA PAPETERIE TSUBAKI

À la mort de sa grand-mère, Hatoko, vingt-cinq ans, hérite de la papeterie de celle qui l’a élevée comme sa fille. Elle reprend non seulement le commerce mais également le rôle d’écrivain public auquel sa grand-mère l’a initiée en la formant depuis toute petite à la calligraphie.
À partir de cet art exigeant, Hatoko va développer des qualités d’écoute et d’empathie avec ses clients, auxquels elle apporte consolation et douceur de vivre. Sa papeterie devient vite un lieu d’échanges et de partage, et sa vie personnelle en sera d’ transformée.

D’une écriture pleine de finesse, Ito Ogawa nous offre une lecture apaisante qui fait ressortir la profonde humanité qui sommeille en chacun de nous.

LA PENINSULE AUX 24 SAISONS

Est-ce le besoin de s’éloigner de la vie trépidante de la ville de Tokyo, d’oublier le chagrin ressenti après le suicide de Nanako, son amie très chère … la motivation de la narratrice reste floue. Elle choisit, pour se ressourcer, de passer une année dans un lieu qu’elle fréquentait petite et où elle a fait construire une maison aux bords des falaises de la presqu’île de Shima, près de Nagoya.

Mayumi Inaba nous raconte une vie en communion avec la nature. Ici sur le calendrier chaque mois est divisé en deux avec une couleur différente, indiquant les particularités des vingt-quatre saisons de l’année et ce qu’il convient de faire. Nous suivons la narratrice au cours de ses promenades sereines dans une nature où elle découvre avec bonheur le bruit poétique de la chute des feuilles et le spectacle des lucioles illuminant le marais. Le vent et les fleurs sont personnifiés, la forêt où abondent azalées et rhododendrons sourit et c’est avec émerveillement parfois que nous suivons cette vie en symbiose avec la nature.

A la fin de son année aux vingt-quatre saisons, la narratrice retourne à Tokyo avec son chat mais elle sait qu’elle reviendra près des falaises de Shima pour ne plus repartir.

Inaba Mayumi (1950 – 2014) a reçu le grand prix Tanizaki pour ce roman.

My absolute darling

 

Les critiques littéraires aux Etats-Unis ne tarissent pas d’éloges pour ce premier livre de Gabriel TALLENT.

Absolute, darling …. deux mots qui résument cette histoire hors norme. L’héroïne du roman, âgée de 14 ans, s’appelle Julia mais tout le monde la surnomme Turtle. Sa  mère a disparu et elle vit seule avec son père dans une maison à l’abandon perchée sur une falaise au nord de la Californie, éloignée de la plage par une jungle de sumacs et des marécages. Elle va au collège, son seul lien social, mais la plupart du temps elle passe ses journées à démonter, nettoyer et remonter son fusil et son pistolet et à courir dans la forêt où elle se ressource. Une vie de liberté dans la nature pourrait-on croire mais Turtle est une jeune fille dominée par son père, un homme intelligent et abusif persuadé que le monde court à sa perte. Adepte du mouvement survivaliste, persuadé qu’une catastrophe écologique est proche, il élève sa fille à la dure. Turtle se mure dans sa carapace jusqu’au jour où elle rencontre deux garçons de son âge perdus dans la forêt. Entraînée à survivre dans des éléments hostiles elle leur vient en aide et cette rencontre va lui donner envie d’échapper à l’emprise de son père. C’est le début d’un combat qu’elle remportera mais dont elle ne sortira pas indemne.

Aux descriptions précises et vivantes de la nature omniprésente succèdent les états d’âme de Turtle écartelée entre son amour pour Martin, ce père qui l’étouffe et la violente et la conscience qu’elle doit s’en émanciper pour survivre. Le récit prend peu à peu les allures d’un thriller qui ne laisse pas  de répit au lecteur. L’écriture est puissante, précise et nous plonge dans des scènes à couper le souffle mais sans voyeurisme ni complaisance.

My absolute darling, superbement traduit par Laura Derajinski,  est un roman prodigieux, un roman coup de poing. On y retrouve la fascination des américains pour les armes à feu,  la conscience du problème écologique, la domination des femmes … un livre qui ne laisse personne indifférent.