Archives de catégorie : Coups de coeur

Là où chantent les écrevisses

Les marais proches de la ville de Barkley Cove en Caroline du Nord abritent une population marginale et très pauvre venue y chercher refuge. Dans les années 50, c’est là que vit la famille de la jeune Kya, dans des conditions misérables.  Le père, alcoolique et violent tire quelques maigres revenus de la pêche.  La mère s’enfuit, suivie rapidement par les frères et sœurs. Kya, âgée de six ans, reste  seule avec son père. Puis le père disparaît à son tour, et Kia se retrouve livrée à elle-même. Elle devient la Fille du Marais, échappe aux autorités, vend sa pêche au village voisin, vit dans  le plus grand dénuement et la plus profonde solitude. Elle apprend à lire auprès du jeune Tate, découvre tour à tour la violence, les préjugés, l’amitié, la littérature, la poésie, l’amour, la science, la trahison, le meurtre et le procès …

Là où chantent les écrevisses est le premier roman de Delia Owens, une zoologue américaine. Elle écrivait jusque-là pour des revues scientifiques telles que Nature et African Journal of Ecology. Elle nous convie à une véritable immersion au sein de la faune et de la flore de ce grand marais américain, au fil de dépaysantes évocations d’un environnement à la beauté singulière. Cette osmose entre la jeune fille et la nature, entre le roman et l’essai de biologie font la grande force et la beauté de ce texte.

Marseille 73

Dans Marseille 73, passionnant polar, Dominique Manotti revient sur les agressions et les meurtres de Maghrébins qui ont eu lieu dans le sud de la France au début des années 1970. En 1972, les circulaires Marcellin-Fontanet imposent aux immigrés d’avoir un contrat de travail et un logement décent pour pouvoir rester légalement sur le territoire français. Cette volonté de réguler l’immigration s’explique par la fin des « trente glorieuses » et la hausse du chômage. C’est aussi le moment de la naissance du Front national. L’un des groupuscules à l’origine de ce parti, les néofascistes d’Ordre nouveau, lance à ce moment-là une campagne contre « l’immigration sauvage », avant d’être dissous à l’été 1973.

Dans ce contexte, on ne peut que déplorer le déclanchement d’une série d’attaques xénophobes.  En six mois plus de cinquante Maghrébins sont tués, dont une vingtaine à Marseille.
Un jeune d’origine algérienne a été tué en pleine rue, quelques heures après l’enterrement d’un traminot égorgé par un déséquilibré arabe. La justice et la police veulent étouffer l’affaire.
Théodore Daquin (le personnage fétiche de l’auteure) et ses hommes devront enquêter dans le milieu marseillais pour contourner l’influence des anciens combattants et sympathisants de l’Organisation de l’armée secrète (OAS), parmi les forces de l’ordre.

Travail d’enquête, véritable travail d’historienne, l’auteure nous entraîne avec efficacité à travers ces mois terribles qui ensanglantèrent Marseille, la reconstitution historique est impressionnante, le polar efficace et sans pitié.

L’audacieux Monsieur Swift

Avec un sens aigu de l’humour noir, John Boyne nous embarque dans l’histoire incroyable de Maurice, beau jeune homme de 24 ans serveur à l’hôtel Savoy. Nous sommes à Berlin-Ouest à la veille de la chute du Mur. Maurice poursuit deux objectifs : avoir un enfant et, plus difficile, devenir écrivain. Il écrit bien mais il manque totalement d’imagination.

La solution lui vient le jour où il rencontre Ackerman, un vieil homme qui cache soigneusement son passé. Maurice saura le manipuler jusqu’à ce que Ackerman éprouve le besoin de soulager sa conscience. Désormais, Maurice tient sa méthode : arracher à chacun l’histoire de sa vie, l’écrire et la publier – bien entendu sans l’accord de ses victimes. Dash Hardy, un romancier américain homosexuel, puis Edith, jeune professeure et auteure prometteur, succéderont à Ackerman. Mais jusqu’où ira Maurice pour assouvir son ambition ?

Un thriller littéraire éblouissant, satire du monde de l’édition et dénonciation des dommages collatéraux causés par la célébrité.

LA SOCIETE DES BELLES PERSONNES

Histoire d’un déracinement, d’un exil forcé.

En 1952, Zohar Zohar doit fuir l’Egypte où les juifs ne sont plus en sécurité. (Nous avons déjà rencontré ce personnage dans “ Ce pays qui nous ressemble” roman paru en 2015 ). Il a maintenant 27 ans, et arrive en Italie complètement démuni, hanté par le passé et une  obsession de vengeance.

Comment vivre quand on a tout perdu?

En nous racontant son périple, Tobie Nathan nous offre une fresque historique, qui nous fait traverser l’histoire de l’Egypte à la sortie de la seconde guerre mondiale.  Il traduit également les tensions politiques de cette période agitée, où règne une atmosphère particulière marquée par des légendes, des mythes, des rituels, l’importance accordée aux esprits… L’Egypte est imprévisible.

L’auteur, lui-même exilé égyptien, montre ici un vrai talent de conteur

ARENE

Le premier roman de Négar Djavadi, « Désorientales », paru en 2016, avait connu un beau succès. Cette fresque racontait, sur trois générations, l’histoire d’une famille iranienne, son exil et son installation en France. Aujourd’hui, avec « Arène », elle nous offre un thriller urbain organisé comme une série Netflix et se déroulant dans les quartiers de l’est parisien.

Benjamin Grossman, le personnage principal, aujourd’hui directeur de fictions d’une plateforme américaine BeCurrent, se fait voler son téléphone portable. Ce fait divers banal va se transformer par un effet papillon en une tornade qui va tout embraser.

Entrent en scène autour de Benjamin hanté par son éventuelle culpabilité : le cadavre d’un adolescent, une femme flic d’origine maghrébine, une jeune fille qui filme la policière, l’image trafiquée qui est balancée à toute vitesse sur les réseaux sociaux, une candidate à la Mairie de Paris …

Dans ce roman choral, l’auteur porte un regard lucide sur notre monde moderne, sur la puissance des images et sur la fragilité de notre société. Une critique sociale bien réelle que nous suivons comme autant d’épisodes d’une série télévisée. Une peinture réaliste très réussie et au plus près de l’actualité.

 

RACHEL ET LES SIENS

Metin Arditi, avec son talent de conteur, nous entraîne au cœur des conflits du Moyen Orient. Rachel a douze ans et vit à Jaffa avec ses parents, des juifs palestiniens. Ils partagent leur maison avec des palestiniens chrétiens et leurs enfants grandissent comme frère et sœur jusqu’à l’arrivée d’une famille Ashkénaze qui va bouleverser cet équilibre. Cette arrivée en masse des juifs d’Europe de l’Est,  va tout remettre en question et les entrainer dans des conflits religieux et des guerres.

Rachel résistera aux épreuves qu’elle devra traverser grâce à son talent pour le théâtre qui lui permet d’exprimer ses convictions et ses espoirs de cohabitation entre arabes et juifs. Malgré une vie agitée d’amours et de deuils,  elle affrontera les années d’exil de Jaffa à Istanbul puis à Paris, toujours au service du théâtre et créera une œuvre bouleversante qui sera jouée sur de nombreuses scènes et même en Israël où elle est revenue à la fin de sa vie.

Une figure charismatique, une femme indomptable, une « femme forteresse ».

LA RÉPUBLIQUE DU BONHEUR

On retrouve dans La République du bonheur les personnages principaux de La Papeterie Tsubaki.
Hatoko, la jeune fille qui a hérité, à la mort de sa grand-mère, de la papeterie dans laquelle elle exerce l’activité de calligraphe/écrivain public, est maintenant mariée avec Mitsurô, le patron du café d’à-côté. Ensemble, ils élèvent la fille de Mitsurô, Haru, qui a maintenant 7 ans.
Hatoko nage dans le bonheur.
Bonheur d’être la maman de la petite Haru — un nouveau statut qui l’aide à prendre du recul par rapport à sa propre éducation.
Bonheur de tous les instants de la vie quotidienne qu’Hatoko savoure : l’odeur des feuilles de thé, la saveur des plats qu’elle a minutieusement préparés, le sentiment d’harmonie et de bien-être lorsqu’elle se promène en forêt avec sa famille, attentive au chant des oiseaux, à la beauté des arbres et au parfum des fleurs.
Seul grain de sable dans ce bonheur familial : Hatoko et Mitsurô sont en désaccord sur la place qu’il convient de faire à l’ex-épouse de Mitsurô et mère de Haru. Faut-il tourner la page, ou cohabiter avec le souvenir de l’épouse décédée ?

Bonheur également de son travail de calligraphe/écrivain public, malgré certaines demandes extravagantes de la part de ses clients. Toutes ces lettres jouent un rôle parfois crucial dans leur vie — et, finalement, dans la sienne aussi.

Ce livre est une invitation à profiter de tous les plaisirs de la vie, à ne pas courir après l’argent, les honneurs ou le temps qui passe.
C’est un livre plein de délicatesse, de douceur et de sensualité. Une lecture apaisante qui, comme tous les récits d’Ito Ogawa, a la capacité de nous réconcilier avec le genre humain.
« Parce que la vie, ce n’est pas une question de longueur mais de qualité. Il ne s’agit pas de comparer avec le voisin pour savoir si on est heureux ou malheureux, mais d’avoir conscience de son propre bonheur. »

BETTY

Betty Carpenter, la Petite Indienne, est née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Dans la petite ville de Breathed en Ohio, Betty grandit avec ses frères et sœurs, bercée par la magie  des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Les filles Carpenter semblent condamnées : filles, elles sont à la merci de la violence des hommes, prolétaires elles ne connaissent que des petits boulots et des fins de mois difficiles. Betty, avec son teint mat et ses cheveux noirs d’Amérindienne, est stigmatisée à l’école.
Pour affronter le monde des adultes, Betty  confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler.

Tiffany Mc Daniel s’inspire de la vie de sa propre mère, Betty, pour écrire ce roman enchanteur et tragique. Elle aurait aussi pu appeler son roman Landon, du prénom du papa  de Betty. Landon  raconte des histoires fabuleuses qui font écran à la laideur du monde. Il illumine l’enfance de sa fille. C’est un écologiste, attaché à préserver faune et flore, un botaniste qui transmet à ses enfants d’ancestrales techniques de jardinage, un guérisseur par les plantes, un ébéniste talentueux. Descendant des Cherokees,  il rend sa fille fière d’être femme et fière d’être cherokee.

Betty a été écrit en 2003. Il aura fallu quinze ans à Tiffany Mc Daniel pour se faire éditer en son propre pays. Les agents littéraires faisaient la moue à la lecture des passages évoquant les traumatismes liés au viol.
Mais avant toute chose, Betty célèbre le pouvoir de l’imagination.
Ce roman comporte certes des pages noires et tragiques, mais aussi une formidable palette de lumières et d’enchantements. C’est une lecture profondément marquante.

 

HISTOIRE D’UN FILS

Marie-Hélène Lafon réussit le prodige de nous raconter, en 180 pages, une saga familiale qui s’étend sur une frise chronologique allant de 1908 à 2008. L’auteur fait d’habiles allers-retours dans le temps et nous tricote ainsi un roman passionnant.

Au centre de cette saga, il y a un fils né de père inconnu et de Grabrielle, une femme de caractère, avertie, infirmière, émancipée à la vie parisienne, libre. À 37 ans, Gabrielle entretient une relation avec un homme de 21 ans. Du fruit de cette aventure naîtra donc André.
Ce bébé va être confié sans préavis à sa tante Hélène enracinée dans le Cantal, avec ses trois filles et son mari Léon. Ce couple va devenir une figure d’attachement  pour cet enfant. Il est aimé, choyé comme un fils légitime. Ils sont généreux, magnanimes, porteurs de vie, d’amour et les relations entre les deux soeurs se déroulent bien. Gabrielle revient périodiquement voir son fils sans jamais vivre avec.
Pourtant, André va éprouver un manque et chercher à comprendre, à connaître l’identité de son géniteur, mais il n’ira pas jusqu’au bout. Son fils Antoine parviendra à  démêler les noeuds….car la mémoire de la douleur de son père est devenue sa question à régler.
Antoine  bouclera l’histoire à Chanterelle, dans le Cantal, d’où Marie-Hélène Lafon est originaire. Elle parle encore et toujours de son pays, de sa terre.

Marie-Hélène Lafon est une autrice expérimentée, avec déjà treize romans à son actif. Elle est très appréciée des amateurs d’une langue pure et riche, de phrases denses et tout en nuances.
Elle nous livre ici un magnifique roman sur l’absence, la filiation, les secrets de famille, le poids du passé qui ressurgit et qui affecte profondément si on ne réussit pas à mettre des mots sur des non-dits.

NATURE HUMAINE

 

 

La tempête menace la France en ces derniers jours de 1999. Alexandre, reclus dans sa ferme du Lot s’apprête à commettre une énorme bêtise sans se douter que les vents qui approchent bouleverseront ses plans et plus encore.
Au fil des heures il se remémore les années passées sur la ferme familiale depuis  1976, l’année de la grande sécheresse : son père qu’il seconde avant de prendre sa suite, les vaches qu’il élève en tradition, ses sœurs qui partent à la ville et Constanze, l’étudiante allemande qui a tout à la fois enchanté et détruit sa vie.

Dans ce roman, Serge Joncour nous fait revivre presque trente ans d’histoire nationale : l’exode des paysans vers les villes, les luttes anti-nucléaires, l’élection de Giscard puis de Mitterrand, les transformations de notre société, les premiers « Mammouth » et les téléphones en bakélite. Alexandre est un personnage attachant. Nous le voyons grandir, réfléchir, s’insurger contre les transformations du monde paysan et le romantisme de son histoire d’amour avec Constanze nous émeut.

L’écriture au rythme enlevé est empreinte de poésie et de tendresse pour décrire la transformation de nos campagnes et nous faire prendre conscience des périls qui menacent notre humanité.
Un roman rétrospectif d’une grande force narratrice qui mêle avec bonheur petite et grande histoire.