Archives de catégorie : Coups de coeur

Ainsi soit Olympe de Gouges

Benoite Groult

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La particule fait penser à une femme de la noblesse, une victime parmi d’autres de la Révolution de 1789 … Elle se nommait en réalité Marie Gouze, veuve Aubry, enfant naturelle, au départ presque illettrée. Certes elle n’est pas parfaite, il faut qu’elle brille, qu’on la remarque mais tout de même, quel courage d’avoir bravé Robespierre pour défendre ses idées ! Elle savait ce qu’elle risquait et elle a bravé les conventionnels au lieu de se sauver, elle sera emprisonnée et enfin guillotinée en 1793.

Telle est la femme que Benoîte Groult nous présente. Elle choisit donc de nous parler des idées novatrices d’Olympe de Gouges, pas seulement de sa déclaration des droits de la femme mais aussi de son souci de l’hygiène des hôpitaux, de foyers sociaux pour les travailleurs, du droit au divorce et de sa prise de position contre l’esclavage. Une femme moderne somme toute et dont on découvre avec intérêt les textes politiques dans la seconde moitié du livre, propositions audacieuses qui la conduiront à l’échafaud. Une phrase demeure qui la résume bien et qui rejoint le combat des femmes du XXIème siècle : « Les femmes ont le droit de monter à l’échafaud. Elles doivent avoir également le droit de monter à la tribune »

Arithmétique des dieux

Katrina Kalda

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Voici la chronique familiale de Kadri Raud , Estonienne de souche, parisienne d’adoption . Petite, elle suit sa mère qui s’exile en France, dans des conditions peu glorieuses, pour fuir les dures réalités du petit pays balte. 25 ans plus tard, elle se raconte… Et raconte aussi l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui font son ascendance. Petit à petit, nous découvrons les frères Raud et leur famille qui se débrouillent pour surnager au creux d’une Estonie bafouée d’abord par les nazis puis par le système soviétique.
Comme toujours, misère, tourmente, torture morale et psychologique sont au rendez-vous. Le lecteur en tiendra pour preuves les lettres écrites par Lisbeth, une amie de la famille, envoyées à Eda, la grand-mère de Kadri, de 1945 à 1947 et ce de Sibérie. Elles viennent régulièrement interrompre le fil narratif de la jeune femme et s’immisçant, sont porteuses d’un secret familial.

Dans un français impeccable, par le biais d’une famille inventée ou pas, l’auteur de ce roman nous entraîne de plein fouet dans les années noires de l’après guerre, celles des purges soviétiques. Difficile de ne pas se passionner pour le sort des estoniens, si palpables ici, si présents, si vibrants et si misérables dont 25 % fut exterminé entre 39 et 51. Ce roman, le second de Katrina Kalda ne peut que vous plaire tant par l’éclairage sur l’histoire du pays que par la sensibilité de ses personnages.

Dans l’ombre de la lumière

Claude Pujade-Renaud

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Carthage (350 environ) : Claude Pujade-Renaud imagine la vie d’Elissa, concubine d’Augustinus qui deviendra plus tard Saint Augustin dont l’ombre hante la littérature française. A travers la vie de cette femme sensuelle et profondément éprise, elle nous offre le portrait d’un Augustin tourmenté et amoureux et à la recherche de Dieu. De Carthage à Thagaste (en actuelle Algérie) et enfin Milan, elle le suit avec leur fils Adeodatus. Répudiée après quinze ans de bonheur, elle revient à Carthage, ville méditerranéenne et multi-religieuse, et, dès lors, suivra de loin le parcours et parfois les prêches d’Augustin qui reviendra, lui aussi, sur sa terre natale. Malgré la mort de leur fils elle lui restera
fidèle toute sa vie.

Ce roman lumineux nous plonge dans une époque aux prises avec les querelles religieuses et les invasions barbares et, en éclairant d’un jour différent l’enseignement de St Augustin sur la grâce divine, donne envie de redécouvrir ses « Confessions ».

Le retour de Silas Jones

Tom Franklin

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L’histoire d’une amitié secrète dans les années 70 au Mississippi. Ils sont ados, tout les sépare, leur classe sociale, leur couleur de peau… Et la couleur de peau dans l’Amérique des Etats du Sud ségrégationniste et raciste au possible, ce n’est pas rien. S’ils deviennent amis dans l’âpreté de la vie et la clandestinité, c’est qu’ils n’ont rien tant à s’envier que la vacherie de la vie ! Larry, méprisé par son alcoolique de père et Silas, abandonné par le sien, se sont trouvés et dans les après-midi de fournaise, ils peuvent s’amuser, se parler, chasser ou apprendre à tirer à la carabine. Mais voilà, un drame éclate, un meurtre est commis et c’en est fini de l’innocence. Silas s’enfuit vers d’autres univers et Larry est accusé – sans preuves tangibles – par la ville entière. Il en devient le pestiféré, le « pourri ». Il entre en quarantaine … et cela dure 25 ans …

25 ans plus tard, c’est le retour de Silas et… un second crime vient d’être commis…
Devenu policier, il voit en la recherche du coupable, parfaite façon de se racheter.

Voici un roman qui se dévore : l’auteur mêle tour à tour scènes d’adolescence et de maturité. Petit à petit, le lecteur reconstitue l’histoire. Roman policier mais surtout roman psychologique aux caractères hauts et forts : on se laisse happer par ce Sud où il fait chaud et soif, où la bière enivre plus qu’elle ne désaltère, où les serpents sifflent au diapason de la haine du voisin. Les deux héros, le fragile à la volonté de fer, le costaud à la mémoire vacillante vous poursuivent longtemps tant ils vous bouleversent.

Bois Sauvage

Jesmyn Ward

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Premier roman, d’une afro-américaine issue d’un milieu défavorisé, qui a remporté le prix le plus prestigieux des USA, « le national book award » en 2011. Bois sauvage, est un roman plein de fraîcheur et d’une grande poésie qui relate la vie d’une famille pauvre, dans une bourgade proche de la nouvelle Orléans, pendant les 11 jours précédant l’ouragan Katrina ainsi que la journée lui succédant.
C’est un récit très riche, sur des personnages hauts en couleur, qui tentent de sortir de leur marasme quotidien en essayant de réaliser chacun leur propre projet et concourir ainsi à la réussite familiale.

La narratrice, une jeune adolescente de 14 ans, nous présente ainsi ses trois frères, son père et sa mère morte en couche qui reste cependant l’élément unificateur de la famille.

Pendant 12 jours, c’est un huis-clos familial, dans un climat de plus en plus pesant à l’instar de l’ouragan qui se profile, rendu grâce à un style sec et vif, comme les vents qui montent, mais qui laisse transparaître tendresse et violence. L’écriture ciselée est très imagée et poétique, d’une grande richesse descriptive, comme une caméra surprenant une famille au plus profond de son intimité.

La dernière nuit de Claude Eatherly

Marc Durin-Valois

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L’auteur a choisi la forme du roman pour nous faire découvrir la vie chaotique d’un personnage énigmatique de l’Histoire américaine.

Qui est Claude Eatherly?

Il a fait partie de l’élite des pilotes américains au moment de l’opération Hiroshima.
Parti en éclaireur dans un avion de reconnaissance météo le 6 Août 1945 avant le largage de la bombe sur Hiroshima, on le retrouve quelques années plus tard distribuant de l’essence dans une station service.

Avec Rose, jeune photographe reporter, fascinée et obsédée par ce personnage, nous allons le suivre pendant 30 ans, chercher à comprendre et nous interroger sur cette personnalité complexe et ambiguë.

A 26 ans, il a volé pendant 10 heures précédant le bombardier avant de donner le feu vert. On ne sait pas ce qui a pu se passer dans sa tête pendant cette nuit.

Tenaillé par la culpabilité? Rongé de remords? Avide de notoriété? Cherche à entrer dans l’Histoire? Syndrome de stress post traumatique?
Avec ce livre extrêmement bien documenté, l’auteur réussit jusqu’à la fin à maintenir le suspens.

Qui est Claude Eatherly ?

Certaines n’avaient jamais vu la mer

Julie Otsuka

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Ce roman rend hommage à ces femmes japonaises, qui au début du XXè siècle, ont quitté leur pays, traversé l’Océan Pacifique pour gagner la côté Californienne et retrouver leurs maris japonais déjà établis en Amérique, épousés par procuration. Les maris ne ressemblent pas aux hommes sur les photos ou pour certains en beaucoup plus vieux, ce sont des paysans ou ouvriers et la plupart de ces femmes s’épuisent par d’interminables journées de travail dans les champs.

C’est l’histoire de toutes ces femmes à la fois, qui nous est racontée avec force grâce à l’emploi de la première personne du pluriel « nous » dupliqué autant de fois qu’il y a de femmes, de cas, de différences nous livrant une énumération plurielle et grands nombres de détails anodins ou symboliques, drôles ou tragiques sur leur nouvelles vies. Ce « nous » entêtant et incantatoire, déroule son rythme implacable comme une chanson à notre oreille de la traversée en bateau, l’arrivée des japonaises sur le sol américain, la naissance de leurs enfants, jusqu’à leur expulsion après l’attaque de Pearl Harbor pendant la seconde guerre mondiale qui les désignent comme les ennemis de la nation américaine.

Ce récit aux allures d’odyssée revenant sur un fait d’histoire marque l’esprit du lecteur.

Les lisières

Olivier Adam

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Rien ne va plus pour Paul Steiner, cet être périphérique, écrivain, la quarantaine, quitté par sa femme dont il est toujours amoureux. Ses enfants, qu’il ne voit plus qu’un week-end sur deux, lui manquent aussi terriblement. Son caractère difficile –là sans jamais être vraiment là- n’est pas étranger à cette séparation.

C’est la vieillesse et la maladie de sa mère qui contraint Paul à retourner quelques temps dans la maison familiale ou il a grandi en banlieue parisienne. Ce sera pour lui l’occasion de replonger dans le milieu ouvrier dont il est issu et de recroiser certains de ses amis de jeunesse.

Dans ce roman dense, Olivier Adam décrit avec une grande justesse ces lieux ou se jouxtent petits pavillons et cité HLM et dresse le portrait de ces populations reléguées aux périphéries de grandes villes: ouvriers, employés, cadres moyens. C’est aussi la confrontation entre deux univers, celui de Paul devenu artiste embourgeoisé et celui de ses parents ouvriers : goûts, références culturelles, préférences politiques, mode de vies, tout les sépare. Il porte aussi un regard engagé sur l’actualité sociale et politique toute récente.

Le lecteur suit les pérégrinations et réflexions de cet être fragile entre deux eaux qui assume ses défauts et s’interroge de façon si sincère que le lecteur ne reste pas indifférent.

L’ile des oubliés

Victoria Hislop

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L’été de ses 25 ans, la jeune Alexis débarque en Crète parce qu’elle veut comprendre l’indifférence marquée de sa mère Sophie quant à ses origines et mettre un mot sur cette discrétion qui finalement les sépare toutes les deux. Elle découvre le village de Plaka et surtout ce qui lui fait face, l’île de Spinalonga, « l’île des oubliés ». Là-bas, étaient envoyés en exil, du jour au lendemain, par peur de la contagion, séparés brutalement de leur famille, les Lépreux de Crète et de Grèce. Ils y vivaient en autonomie relative dans un semblant de village et un semblant d’économie.

Plusieurs membres de la famille d’Alexis accostèrent à Spinalonga : malades, médecin, « passeur-ravitailleur »… Toute l’histoire est là, liée à l’île. La saga familiale se déroule, deux sœurs, rivalités, haine, maladie, meurtre, destruction…
Pas étonnant qu’au final la petite Sophie se soit tue…

Au-delà du roman à rebondissements, auquel on se laisse prendre, l’île des oubliés nous replonge dans l’histoire. Ironie du sort : déportés avant l’heure, les habitants de l’île ne connurent pas l’occupation commune à la Crète voisine. Leur statut de « pestiférés » leur servant de passeport contre l’occupant nazi. Tel est fait ce roman qui, sans renoncer à la structure d’un roman qui se lit aisément, interpelle par son sujet sensible et historique et nous donne certainement envie d’en savoir un peu plus sur la dernière léproserie d’Europe fermée en 1957.

L’embellie

Audur Ava Olafsdottir

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Road-movie indolent d’une trentenaire islandaise flanquée d’un petit garçon de 4 ans…

Le mari de la narratrice demande le divorce au motif qu’elle ne veut pas d’enfant… Et qu’il en attend justement un avec une autre femme… Peu encline à l’abattement, prenant les choses avec philosophie et un détachement déconcertant –un régal pour les lecteurs- notre héroïne fantasque, traductrice indépendante et polyglotte, libre de ses faits et gestes, décide en réaction de faire le tour de son petit pays, l’Islande. C’est sans compter sans la Providence qui  lui met entre les mains Tumi, étrange petit bonhomme, fils de sa meilleure amie, né prématurément, quasi sourd et lourdement appareillé . Audur, la meilleure amie, enceinte de jumelles, ne peut plus s’occuper de Tumi…

Défilent alors  des épisodes cocasses et des situations improbables… Des rencontres aussi …

Voici un roman qui touche –comme le premier du même auteur Rosa Candida- par ses petits moments de grâce. Candeur et Spontanéité sont souvent de mise. « L’autre histoire », celle racontée en italiques et dispensée çà et là, au fil des pages touche aussi… Comme quoi, ici comme ailleurs, tout ne fut pas aussi « rosa » que cela ! Le titre français « L’embellie » y trouve alors sa meilleure traduction.