Archives de catégorie : Coups de coeur

Certaines n’avaient jamais vu la mer

Julie Otsuka

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Ce roman rend hommage à ces femmes japonaises, qui au début du XXè siècle, ont quitté leur pays, traversé l’Océan Pacifique pour gagner la côté Californienne et retrouver leurs maris japonais déjà établis en Amérique, épousés par procuration. Les maris ne ressemblent pas aux hommes sur les photos ou pour certains en beaucoup plus vieux, ce sont des paysans ou ouvriers et la plupart de ces femmes s’épuisent par d’interminables journées de travail dans les champs.

C’est l’histoire de toutes ces femmes à la fois, qui nous est racontée avec force grâce à l’emploi de la première personne du pluriel « nous » dupliqué autant de fois qu’il y a de femmes, de cas, de différences nous livrant une énumération plurielle et grands nombres de détails anodins ou symboliques, drôles ou tragiques sur leur nouvelles vies. Ce « nous » entêtant et incantatoire, déroule son rythme implacable comme une chanson à notre oreille de la traversée en bateau, l’arrivée des japonaises sur le sol américain, la naissance de leurs enfants, jusqu’à leur expulsion après l’attaque de Pearl Harbor pendant la seconde guerre mondiale qui les désignent comme les ennemis de la nation américaine.

Ce récit aux allures d’odyssée revenant sur un fait d’histoire marque l’esprit du lecteur.

Les lisières

Olivier Adam

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Rien ne va plus pour Paul Steiner, cet être périphérique, écrivain, la quarantaine, quitté par sa femme dont il est toujours amoureux. Ses enfants, qu’il ne voit plus qu’un week-end sur deux, lui manquent aussi terriblement. Son caractère difficile –là sans jamais être vraiment là- n’est pas étranger à cette séparation.

C’est la vieillesse et la maladie de sa mère qui contraint Paul à retourner quelques temps dans la maison familiale ou il a grandi en banlieue parisienne. Ce sera pour lui l’occasion de replonger dans le milieu ouvrier dont il est issu et de recroiser certains de ses amis de jeunesse.

Dans ce roman dense, Olivier Adam décrit avec une grande justesse ces lieux ou se jouxtent petits pavillons et cité HLM et dresse le portrait de ces populations reléguées aux périphéries de grandes villes: ouvriers, employés, cadres moyens. C’est aussi la confrontation entre deux univers, celui de Paul devenu artiste embourgeoisé et celui de ses parents ouvriers : goûts, références culturelles, préférences politiques, mode de vies, tout les sépare. Il porte aussi un regard engagé sur l’actualité sociale et politique toute récente.

Le lecteur suit les pérégrinations et réflexions de cet être fragile entre deux eaux qui assume ses défauts et s’interroge de façon si sincère que le lecteur ne reste pas indifférent.

L’ile des oubliés

Victoria Hislop

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L’été de ses 25 ans, la jeune Alexis débarque en Crète parce qu’elle veut comprendre l’indifférence marquée de sa mère Sophie quant à ses origines et mettre un mot sur cette discrétion qui finalement les sépare toutes les deux. Elle découvre le village de Plaka et surtout ce qui lui fait face, l’île de Spinalonga, « l’île des oubliés ». Là-bas, étaient envoyés en exil, du jour au lendemain, par peur de la contagion, séparés brutalement de leur famille, les Lépreux de Crète et de Grèce. Ils y vivaient en autonomie relative dans un semblant de village et un semblant d’économie.

Plusieurs membres de la famille d’Alexis accostèrent à Spinalonga : malades, médecin, « passeur-ravitailleur »… Toute l’histoire est là, liée à l’île. La saga familiale se déroule, deux sœurs, rivalités, haine, maladie, meurtre, destruction…
Pas étonnant qu’au final la petite Sophie se soit tue…

Au-delà du roman à rebondissements, auquel on se laisse prendre, l’île des oubliés nous replonge dans l’histoire. Ironie du sort : déportés avant l’heure, les habitants de l’île ne connurent pas l’occupation commune à la Crète voisine. Leur statut de « pestiférés » leur servant de passeport contre l’occupant nazi. Tel est fait ce roman qui, sans renoncer à la structure d’un roman qui se lit aisément, interpelle par son sujet sensible et historique et nous donne certainement envie d’en savoir un peu plus sur la dernière léproserie d’Europe fermée en 1957.

L’embellie

Audur Ava Olafsdottir

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Road-movie indolent d’une trentenaire islandaise flanquée d’un petit garçon de 4 ans…

Le mari de la narratrice demande le divorce au motif qu’elle ne veut pas d’enfant… Et qu’il en attend justement un avec une autre femme… Peu encline à l’abattement, prenant les choses avec philosophie et un détachement déconcertant –un régal pour les lecteurs- notre héroïne fantasque, traductrice indépendante et polyglotte, libre de ses faits et gestes, décide en réaction de faire le tour de son petit pays, l’Islande. C’est sans compter sans la Providence qui  lui met entre les mains Tumi, étrange petit bonhomme, fils de sa meilleure amie, né prématurément, quasi sourd et lourdement appareillé . Audur, la meilleure amie, enceinte de jumelles, ne peut plus s’occuper de Tumi…

Défilent alors  des épisodes cocasses et des situations improbables… Des rencontres aussi …

Voici un roman qui touche –comme le premier du même auteur Rosa Candida- par ses petits moments de grâce. Candeur et Spontanéité sont souvent de mise. « L’autre histoire », celle racontée en italiques et dispensée çà et là, au fil des pages touche aussi… Comme quoi, ici comme ailleurs, tout ne fut pas aussi « rosa » que cela ! Le titre français « L’embellie » y trouve alors sa meilleure traduction.