Archives de catégorie : Coups de coeur

Gabriële

C’est à la recherche de leur arrière grand-mère que partent les deux sœurs Berest : Gabriële Buffet, décédée en 1985 à l’âge de 104 ans, qui fut l’épouse de Francis Picabia.
Qu’aurait fait de sa vie cette musicienne indépendante, élève de Vincent DINDY qui avait ensuite entrepris des études de composition à Berlin et que son maître de musique trouvait prometteuse, si……

Sa vie bascule en 1908 quand son frère amène à la table familiale un peintre insouciant, passionné de belles voitures. C’est d’abord une attirance intellectuelle qui les réunit et qui persistera tout au long de leur vie maritale et au-delà de leur séparation. Leur relation est avant tout au service de l’art, passion qu’ils vont partager et défendre et qui permettra à Picabia de passer de la peinture impressionniste à la peinture d’avant-garde telle qu’il la révèlera aux Etats- unis.
L’exclusivité de cette passion laisse peu de places aux enfants qui naissent. Ils sont considérés comme des obstacles et éloignés. De nombreux artistes vont partager leur vie, notamment Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire.

Belle peinture d’une femme de son temps où, quels que soient son indépendance, son originalité et ses talents, on finit par s’effacer devant ceux de son conjoint, et où l’on met son intelligence au service des productions masculines.
Au-delà de Gabriële, on s’immerge dans les courants artistiques du début du XXe siècle et on découvre les facettes intimes d’artistes dont on ne connaissait que les œuvres.

L’art de perdre

Une saga familiale qui débute en Kabylie dans les années 30 et se termine à Paris, de nos jours, avec Naima. Celle-ci connait peu de choses sur sa famille paternelle. Ali, son grand père, devenu riche grâce à la culture et au commerce des olives et ancien harki, a disparu avant qu’elle ne se pose des questions. Sa grand-mère Yema ne parle qu’arabe, langue inconnue de Naima. Hamid son père, honteux de son père, tait l’histoire familiale.

Ali, Hamid, Naima : trois générations d’une famille séparée culturellement par les conséquences de la guerre de libération de la colonisation. Pour Ali et sa famille, l’exil forcé, la perte d’identité, l’invisibilité dans les camps de harkis avant de se retrouver dans un HLM normand. Pour Naima, la barrière de la langue et de la culture.

A l’issue de ce retour aux sources familiales, Naima s’autorisera enfin à être elle-même.

Ce roman évoque avec subtilité et émotion les destins brisés par l’Histoire ­— l’exil, le déracinement, le lourd poids de l’héritage familial mais aussi la force de l’amour filial. Si on ajoute à cela l’élégance de l’écriture d’Alice ZENITER, on comprend que ce livre ait reçu le prix des lycéens 2017.

SUMMER

Summer est le prénom d’une jeune fille qui, un jour d’été au cours d’un pique nique au bord du lac, disparaît. Et chacun de se perdre en conjectures…

Vingt-quatre ans après cette disparition non résolue, son frère Benjamin, maintenant âgé de 38 ans, est envahi au détour d’une crise d’angoisse par le fantôme de sa sœur, au point de ne plus pouvoir vivre normalement. Aidé par son médecin, il va s’interroger sur l’omerta qui a entouré cette disparition – laquelle lui occasionne des cauchemars récurrents liés au lac.

Le lac Léman est en effet le troisième personnage du roman. C’est près de lui qu’habite la famille. Le récit va remonter aux circonstances de ce drame et nous plonger dans la vie de cette famille modèle et mondaine. A travers les flashbacks qui assaille le narrateur, le lecteur découvre les relations entre les différents protagonistes de la famille. Et sera confronté en même temps que le narrateur à la révélation du secret de famille, séisme intérieur pour Benjamin.

Quant au lac, personnage à la beauté fascinante, les descriptions poétiques qu’en donne Monica SIEBOLO donnent envie de s’y plonger.

Jeu blanc

De Richard Wagamese, nous avions aimé Les étoiles s’éteignent à l’aube. Jeu blanc est le second roman traduit en français de cet auteur canadien amérindien. Comme lors du précédent roman, il nous parle du peuple indien à travers l’histoire du jeune Saul Indian Horse.

Celui-ci est un jeune indien Ojibwé, élevé dans sa famille loin de la « civilisation ». Les saisons, la pêche et la chasse rythment la vie du clan. Mais cette vie idyllique n’a qu’un temps et Saul, comme d’autres jeunes indiens, se retrouve dans un pensionnat religieux où tout est fait pour lui faire oublier leurs origines. Saul a un don pour le hockey sur glace, sport national en plein essor. Il participe si brillamment à des matchs entre indiens qu’il est pressenti pour jouer au niveau national. Mais être le seul indien au sein d’une équipe blanche sera douloureux.

En peu de pages, WAGAMESE réussit un récit poignant, attachant et émouvant. Pour un peu, il nous ferait aimer le hockey. On retrouve la langue fluide et poétique qui nous avait tant séduits dans son précédent roman.

DANS LA FORET

Le monde tel qu’il était n’existe plus. Pas d’explosion nucléaire, pas d’invasions, juste une usure du monde d’avant, plus d’électricité, plus d’essence, la civilisation disparaît …. Nell et Eva (17 et 18 ans) sont recluses dans  leur  maison en bordure de la forêt de Redwood en Californie. Les nouvelles du monde extérieur leur parviennent assourdies, elles vont devoir tout réinventer pour survivre.

Jean Hegland nous propose un roman simple, un récit initiatique à travers le journal de Nell, un récit qui nous parle immédiatement. Nous nous identifions à ces jeunes filles qui  se retrouvent livrées à elle-même, sans mère puis sans père. Elles devront renoncer à leurs rêves (entrer à Harvard, devenir danseuse) et réinventer leur vie au quotidien. La forêt peut les nourrir, les soigner, les protéger, cette découverte est magnifiquement décrite dans ce livre. On sent, on voit, on respire les plantes tant les descriptions sont précises. Jour après jour Nell et Eva vont apprendre à prolonger leurs maigres stocks de nourriture, à faire pousser des graines, à se chauffer, se soigner et se défendre contre les animaux sauvages et les prédateurs humains. Quand tout espoir de retrouver le monde d’autrefois se sera évanoui, c’est vers la forêt qu’elles se tourneront pour trouver une nouvelle vie.

Paru il y a vingt ans aux Etats-Unis, ce récit reste cependant d’actualité et nous incite à une remise en question des modes de consommation immodérée qui mettent chaque jour un peu plus notre monde en péril. « Dans la forêt » est un roman d’aventures, un huis clos qui explore la relation entre deux sœurs. Ecrit dans un style vivant et vivifiant c’est un livre avec lequel on peut vivre, le lire, le relire et le faire découvrir pour partager nos émotions, un très beau livre.

 

 

LES HUIT MONTAGNES

 

Les parents de Pietro louent une maison pour leurs vacances d’été au Val d’Aoste, à Grana afin  de revivre leurs souvenirs de jeunesse. Le père, taciturne et autoritaire entraine son fils sur les sentiers de randonnée, toujours plus haut, jusqu’aux glaciers. Pietro fait la connaissance de Bruno un garçon de son âge qui vit dans les alpages l’été. Les deux enfants ont en commun une relation difficile avec leurs pères. Une amitié indélébile naitra entre le citadin et le  montagnard. Ils s’apprivoisent et partagent les secrets des torrents où se nichent les truites et les montées vers les sommets.  En  grandissant ils s’éloignent l’un de l’autre mais lorsque Pietro revient à Grana après vingt ans d’absence, leurs souvenirs d’enfance sont intacts et leur amitié toujours aussi forte.

Ce récit intimiste raconté à la première personne du singulier, dans un style simple et poétique, est une histoire poignante d’initiation, d’amitié, de filiation mais aussi et encore plus une déclaration d’amour à la montagne. Nous marchons à côté des enfants, savourant le pouvoir d’attraction de la montagne et son message d’initiation : la vie elle-même n’est-elle pas une randonnée vers l’inconnu ? Parfois on abandonne le sentier pour atteindre une crête « juste pour le plaisir de découvrir ce qu’il y a de l’autre côté. » Des années durant le petit Milanais reviendra au village de Grana pour repartir et ressentir à nouveau la nostalgie des cimes.

Ce roman a obtenu le prix Strega 2017 (sorte de Goncourt italien).

À l’image de Pietro, héros des “Huit montagnes”, Paolo Cognetti a passé les étés de son enfance et de son adolescence  en montagne, et c’est là qu’à trente ans, tournant le dos à la ville, il a renoué avec la liberté et avec l’inspiration, un épisode de sa vie qu’il a raconté dans son carnet de montagne « Le Garçon sauvage ».

 

La nuit des Béguines

 

Aline Kiner nous entraîne à la découverte du béguinage royal de Paris, fondé par Saint Louis en 1310 où vivent des femmes pieuses mais laïques, indépendantes et solidaires.

Dans un Paris  empli de bruits assourdissants, à travers des rues malodorantes encombrées de charrettes et de spectacles sans cesse renouvelés, nous suivons les aventures  d’Ysabel, Ade et Maheut la rousse qui s’est enfuie de chez elle et ne souhaite pas être retrouvée. Ysabel a une grande connaissance des plantes et soigne les malades.  Ade, l’intellectuelle, une jeune veuve, accueille Maheut avec réticence.  Lors de l’exécution de Marguerite Porète, une béguine accusée d’hérésie et brûlée vive, elles rencontrent  Humbert, un franciscain et avec lui le fracas du monde pénètre dans le béguinage. Confiée à une béguine hors-les-murs, Jeanne du Faut, qui  tient boutique dans le quartier de la soie, Maheut échappera-t-elle à ses poursuivants ?

Avec talent l’auteur décrit  un univers rude mais où vivent en communauté des femmes qui travaillent et s’entraident, libres et joyeuses. A l’époque du procès des Templiers et de l’Inquisition, ces femmes libres finiront par inquiéter les autorités et viendra alors le temps de la nuit des béguines et leur disparition.

Ce récit très documenté, passionnant et divertissant, mêlant faits réels et fiction, nous offre une plongée saisissante dans le Moyen-Age.

 

LES BOURGEOIS

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Ces Bourgeois portent le nom de leur classe sociale. Alice Ferney nous raconte la trajectoire de cette famille — depuis la naissance d’Henri et de sa femme Mathilde à la fin du XIXe jusqu’à la vie quotidienne, de nos jours, des descendants de leurs dix enfants. Les garçons font de belles carrières, notamment dans l’armée, tandis que les femmes font des enfants.

Saga d’une famille catholique et conservatrice ? Pas tout-à-fait. C’est en historienne et en sociologue que l’auteur nous éclaire sur l’impact des grands événements du siècle sur la vie des Bourgeois, mettant en perspective leurs agissements et leurs choix. La famille, la fratrie, la place qu’on y occupe, la mort omniprésente sont autant de thèmes universels. Une remarquable leçon d’histoire et un beau roman où l’on voit comment on reste bourgeois envers et contre tout.

Alice Ferney nous entraine d’une écriture ciselée dans ce parcours du siècle, sans faire de ses personnages des héros mais avec une tendresse certaine.

LE SYMPATHISANT

Le sympathisant

Ce premier roman de Viet Thanh NGUYEN a obtenu de nombreux prix aux USA, dont le célèbre prix Pulitzer et le prix Edgar Poe. L’auteur met en scène la fin de la guerre du Vietnam à travers la confession d’un capitaine de l’Armée du Sud-Vietnam qui se présente dès la première phrase comme « un espion, une taupe, un agent secret ».

En avril 1975, Saïgon est en plein chaos. La chute est inévitable. Les américains évacuent en urgence leurs soldats et leurs alliés. Dans le dernier avion à fuir vers les Etats-Unis se trouve cet agent double qui luttera encore des années pour garder son identité secrète…

On ne lâche pas cette fresque historico-politique, à la fois roman d’espionnage et roman psychologique. L’auteur sait captiver le lecteur, réussissant à introduire des touches d’humour dans ce récit douloureusement réaliste et exempt de tout manichéisme.

 

Mourir est un enchantement

Mourir est un enchantement

Jeune femme marocaine, pédopsychiatre divorcée, élevant seule ses 2 fils, Sara vient d’apprendre qu’elle est atteinte d’une maladie grave. Dans ce moment suspendu de sa vie, elle regarde avec joie et sans aucune nostalgie des photos de famille, sorties au hasard d’un grand sac où elles gisent pêle-mêle.
C’est le prétexte pour transmettre à ses fils leur histoire familiale, et pour nous permettre de nous immiscer dans cette famille franco/maghrébine avec ses traditions humanistes qui empruntent à l’une et à l’autre culture.
En même temps qu’est racontée l’histoire de cette famille, inscrite dans son temps quelles que soient les générations, l’histoire récente du Maroc est esquissée — une histoire où la France reste très présente. Racontée par une femme moderne, c’est aussi l’histoire des femmes en général dont il s’agit.

Quoiqu’il s’agisse d’un très court roman d’une centaine de pages, l’auteur réussit à faire vivre ses personnages, tous très attachants.
Un roman lumineux et enchanteur, à l’écriture dense et poétique, qui mérite toute notre attention.